Vendredi 11 Mai 2018

Cabadzi x Blier

Electro Pop

Cabadzi livre un passionnant troisième album, plus électro, librement inspiré de l’œuvre cinématographique de Bertrand Blier.

L’immortel auteur des Valseuses donnera son accord au projet dès la première écoute et suivra avec enthousiasme la création morceau après morceau. Cabadzi x Blier était né.

« On a failli changer de nom ». Ils étaient cinq, une formation hip hop indépendante avec deux albums à son actif, sortis sur son propre label. Ils ne sont plus que deux, le noyau dur du groupe, les deux fondateurs Olivier (chant) et Victorien (percussions). Du coup, virage électro : « à cinq, on faisait tout avec des instruments, cette fois il y a plus de programmations, plus de synthés : une musique plus brute, plus analogique, ça va avec l’économie de moyens ».

Cabadzi n’en est pas à sa première incarnation. À l’origine une compagnie de cirque contemporain, dont la carrière musicale a commencé en 2009 pour promouvoir un spectacle, il s’est totalement réinventé avec ce projet, sans se départir de l’esprit punk des débuts, ni du reste abandonner les thèmes chers au hip hop, mais en les explorant ailleurs et autrement : chez Blier, dont ils ont revu toute l’œuvre pour l’occasion, une œuvre qui tourne entièrement autour de l’amour, la liberté, la précarité, y compris choisie.

Années 70-2016, même combat. Le point de départ ? « Cette idée de beau patrimoine anarcho-humaniste », à défendre dans une France où revient en force la pensée réactionnaire contre laquelle Blier entendait précisément s’élever : « la Manif pour tous par exemple… ». Pas d’attaque nominative dans le disque, ce n’est pas le propos. Ils ont préféré donner une voix à ceux qu’on n’entend pas d’habitude : les déshérités. Ce qui est aussi l’héritage de Blier…

C’est, à leur connaissance, la première fois qu’un tel projet voit le jour autour d’une œuvre cinématographique. Même s’il avait de quoi plaire à Blier, intéressé depuis toujours par la musique, les écueils étaient partout. Trop de proximité et c’était inutile. Trop de distance et ça ne signifiait plus rien. À cela il fallait encore ajouter le désir farouche d’indépendance dans les deux camps.

Ni Dieu ni maître chez Blier. Idem chez Cabadzi.

C’est peut-être bien ce qui a scellé l’accord entre les deux parties. Rien de servile chez Cabadzi, qui a pris chez Blier « un dictionnaire, un champ lexical », bref, un canevas sur lequel broder, et a réussi à s’approprier l’œuvre pour en faire un disque à la fois puissamment personnel et d’une grande fidélité à l’esprit du réalisateur.

À l’été 2015, Blier écoute un premier titre, le formidable, poétique et fiévreux Bouche (« donne-moi ta honte, je la transforme en bonheur, j’en fais un bouquet de fleurs »), il donne immédiatement son accord, « les premières maquettes l’ayant d’emblée séduit » selon ses propres mots. Naît un véritable dialogue entre le groupe et le cinéaste, qui écoutera chaque morceau au fur et à mesure. Dialogue, c’est le maître mot. Il est bien sûr caractéristique du cinéma. Ici, une seule voix, mais tout au long du disque, le « tu » revient constamment, lancinant, obstiné ; chaque titre, cru, indocile et tendre, s’adresse à un interlocuteur, chacun se veut une scène de film, tournant essentiellement autour du « trio amoureux, dans un écrin social », thème universel donc.

Mais attention, dans le trio formé par Cabadzi et Blier, chacun reste libre.
Le fameux « on bandera quand on aura envie de bander » des Valseuses est bien là (Oui), répété jusqu’à plus soif. Mais certaines chansons ne contiennent qu’une phrase de Blier, à commencer par « Un Deux Trois » qui proclame de fait, dès l’ouverture, l’indépendance du groupe par rapport au cinéma dont il s’inspire. On a en fait affaire à une hybridation parfaitement construite et fluide. L’écriture du groupe a changé, nettement, de façon très pertinente : si elle est plus personnelle, c’est aussi pour dire « l’humanisme du noir », noir comme humour noir, noir comme la noirceur existentielle qui est aussi dans l’ADN de Cabadzi. Chaque morceau se veut une scène de film, oui, mais d’un film inventé, les titres lapidaires, tranchant avec ceux des albums précédents, laissent ouvert le champ des interprétations, ce qui n’est pas la moindre des réussites de ce disque majeur, réinventant et poussant jusqu’au bout le dialogue entre plusieurs arts.

Logiquement, ce travail s’est ouvert à d’autres collaborations pour donner au projet la dimension picturale qui lui manquait. Ainsi pour « créer un autre abécédaire d’images », Cabadzi a fait appel au célèbre illustrateur brésilien Adams Carvalho, rencontré via Instagram. Il a mis en image des scènes de film choisies par le groupe, en modernisant les personnages, interprétant donc à son tour à la fois l’œuvre de Blier, et celle de Cabadzi. C’est encore le graphisme qui symbolise le mieux cette œuvre collective, Carvalho x Cabadzi x Blier : « Blier nous a écrit une lettre, et les graphistes ont repris la manière dont Blier écrivait Cabadzi, puis la manière dont Adams écrivait Blier et la croix, et ils ont mixé ».

Restait à mettre ces images et cette musique en mouvement.

Sur scène, ce sera Cabadzi x Blier x Carvalho x Cyrille Dupont (scénographe et créateur lumière du Hellfest, de C2C, Booba…) x Maxime Bruneel (réalisateur de publicités et de vidéos, récemment pour Diplo, ici chargé d’animer les images de Carvalho). Construit autour d’une cage amovible, avec des rideaux de fil et un fond qui accueilleront des projections, et « déjà racontent une histoire », le spectacle proposé autour de « Blier » est la troisième dimension de ce projet maîtrisé de bout en bout, à la fois retour au septième art, et spectacle vivant. La boucle est bouclée.